“One Piece”, “L’Attaque des titans”: ces Français qui travaillent sur vos animes préférés

Depuis une dizaine d’années, les Français qui travaillent dans l’animation japonaise sont de plus en plus nombreux, malgré des conditions de travail dures et des salaires bas.

Deuxième pays consommateur de mangas au monde derrière le Japon, la France y exporte non pas ses BD, mais ses animateurs. Ils s’épanouissent depuis une dizaine d’années dans cet écosystème où ils participent à la création de séries (One Piece, L’Attaque des Titans, Ranking of Kings) qui font rêver des millions de fans dans le monde.

C’est l’animateur David Encinas, qui a joué le rôle de pionnier dans les années 1990. Employé au studio Ghibli sur Princesse Mononoké (1997) d’Hayao Miyazaki et sur Mes voisins les Yamada (1999) d’Isao Takahata, il a été à l’époque la figure tutélaire de tous les étudiants fans d’animation japonais de la prestigieuse école d’animation des Gobelins. 

“David a été l’étincelle” acquiesce Thomas Romain, co-créateur de Code Lyoko devenu l’un des visages de cette diaspora française au Japon. “Il était venu faire une conférence. Ça nous a tous fascinés. En l’écoutant, on s’est dit que c’était possible et on a commencé à apprendre le japonais.”

Avec un petit groupe d’amis soudés issus des écoles d’animation ou de cinéma françaises composé de Christophe Ferreira, Eddie Mehong, Savin Yeatman-Eiffel et Stanislas Brunet, Thomas Romain s’est envolé en 2003 vers l’archipel pour réaliser la série Oban Star Racers. “Depuis, on est restés et la communauté a grossi.”

Une communauté soudée

Vingt ans après, une vingtaine de Français travaillent dans l’industrie japonaise. “On se connait un peu tous”, confie Alexandre Gomes, sur place depuis sept ans. “On avait l’habitude de faire des réunions tous les mois entre Français de l’animation japonaise au studio de Thomas Romain No Border, avant le Covid.”

Ils forment une communauté soudée. “On s’entraide beaucoup”, confirme Ken Arto, au Japon depuis 2015. “On communique les offres. On s’échange les informations sur les salaires, pour savoir s’ils sont convenables et comment ça se passe dans les autres studios.”

“On se montre [nos plans] et on se fait des retours quotidiennement”, précise encore Claire Launay, arrivée en 2019. “On se connaît très bien et on connaît nos manières de travailler”, raconte Mehdi Aouichaoui, rentré en France en 2019 après trois ans passés au Japon. “Ça permet d’avoir d’autres avis, d’éviter de faire des choix qu’on risque de regretter.”

Un système nébuleux

Une entraide nécessaire, tant le monde du travail est beaucoup plus nébuleux au Japon. “Le plus difficile n’est pas d’y rentrer, mais la suite, comme bien comprendre et se familiariser avec tout le système et la nomenclature de l’animation japonaise, retenir tous les termes techniques en japonais, suivre le rythme de travail et respecter les deadlines”, détaille Alexandre Gomes.

“Pour arriver à maîtriser ce système, il faut vraiment avoir quelqu’un sous la main qui puisse vous expliquer comment ça fonctionne”, insiste Vincent Chansard, animateur freelance qui partage ses journées entre ses missions pour des studios français (Ankama, La Cachette) et japonais (Toei). “Le Japon est très ouvert à l’idée de donner une première chance aux animateurs étrangers, mais une deuxième chance, un peu moins. Toute la difficulté est de ne pas se planter. Cette industrie doit aller très vite et n’a pas le temps d’aider les gens qui commencent. Si on n’y est pas préparé, c’est très chaud.”

Sans les bons codes graphiques et une très bonne connaissance des personnages des séries à succès, les débuts peuvent être difficiles, d’autant que les écoles d’animation françaises n’apprennent pas à leurs étudiants le style d’animation japonais, auquel beaucoup se sont formés sur leur temps libre.

“Je me rappelle d’un de mes senpai (tuteur) qui m’avait dit que j’étais lent et que si je ne faisais pas quelque chose pour y remédier je ne pourrais plus rentrer chez moi. Du coup, je me suis mis la pression pour me forcer à devenir plus rapide et pouvoir suivre le rythme comme les Japonais”, se remémore Alexandre Gomes. Il a depuis rejoint en juin dernier la mythique Toei et l’équipe de la série Dragon Quest.

“Au début, je dois avouer que j’ai failli ne plus revenir après ma première participation”, confie Mehdi Aouachaoui. “J’avais l’habitude d’animer sur un logiciel et d’exporter. Là, je devais faire tout un système de notations, de feuilles de temps. Tout était encore sur papier. Sur le moment, je me suis dit que c’était trop archaïque.”

Comprendre le japonais

Le rythme est souvent infernal, très loin des 35 heures françaises. “70h/semaine est vraiment devenu une norme et ça m’arrive de dépasser les 100h/semaine”, indique Claire Launay, consciente que ce rythme de vie n’est pas sain. “Je ne pense pas continuer toute ma vie”, assure-t-elle. Et si certains studios proposent des interprètes, d’autres, comme Ufotable (Demon Slayer), ne traitent qu’avec des personnes bilingues. 

“Savoir parler japonais est la condition numéro 1 pour que cela se passe bien”, confirme Claire Launay. “Je n’aurais pas pu faire mon stage chez Satelight. Et personne ne parle anglais autour de moi à Wit Studio… Mon japonais n’est pas parfait, mais je peux comprendre les consignes qu’on me donne, poser des questions sans passer par un intermédiaire et je pense que c’est important.”

Le fait d’être une femme n’est pas non plus une contrainte dans cette industrie principalement masculine: “Je ne ressens aucune discrimination de ce point de vue-là d’autant plus qu’à Wit les filles sont nombreuses, et ma productrice est une femme.”

Embauché grâce à Twitter

À l’heure de Twitter et de TikTok, cette communauté s’est mondialisée. Des Français installés aux quatre coins du globe travaillent pour les studios japonais. C’est le cas de Vincent Chansard (basé à Washington) et Dorian Coulon (basé dans la région de Dijon), contactés par des studios après avoir mis en ligne des fan animations de My Hero Academia et L’Attaque des Titans.

Tous les deux sont des stars de la “web-gen”, une génération d’animateurs repérés en ligne par des studios au bord de la surproduction et en manque de main-d’œuvre pour leurs adaptations de shōnens à succès. “Il y a une nouvelle génération qui se crée, qui est complètement folle”, s’enthousiasme Dorian Coulon. “Je pense à Solal Girardin, Nicolas Jaffré, Julien Cortey.” Sans oublier Benjamin Faure, qui a travaillé sur Jujutsu Kaisen 0.

“C’est plus facile de devenir animateur-clef à l’étranger avec les réseaux sociaux que par la voie classique japonaise”, résume Ken Arto. “Aujourd’hui, il suffit de marquer ‘animateur’ dans sa bio Twitter et tu peux recevoir du travail!” “Quand j’ai été contacté, je n’avais pas marqué animateur sur ma bio Twitter!”, s’amuse Dorian Coulon. Cet autodidacte formé grâce à des tutos YouTube, qui travaillait dans une usine de laine à ses débuts, est devenu animateur par hasard. “J’ai été contacté une première fois, puis ça s’est enchaîné et je me suis dit que ce n’était pas si mal.”

“Dès que les producteurs voient des nouveaux noms, ils voient une potentielle main d’œuvre. Les demandes arrivent très vite dès lors que vous êtes référencés dans un générique”, poursuit Vincent Chansard. Tous les studios ne pratiquent pas ces embauches sauvages. Ponoc, fondé par des anciens de Ghibli, est ainsi connu pour son processus de recrutement très strict.

“On vient en dépit des conditions de travail”

Si freelances et titulaires n’ont pas la même charge de travail, ce système permet surtout à l’industrie japonaise d’exploiter les animateurs français, qui comptent parmi les mieux formés au monde et sont réputés pour leur grande capacité d’adaptation. D’autant que la question financière n’est pas au centre de leur motivation. Personne ne compte s’enrichir en travaillant dans l’animation japonaise, révèle Thomas Romain: “On vient en dépit des conditions de travail.”

“Au Japon, les deux, trois premières années sont compliquées”, détaille Ken Arto. “Quand tu es intervaliste, tu es payé au dessin. Puis le studio veut te garder et tu commences à être mieux payé. Quand j’ai commencé chez Graphinica, j’étais payé 400 euros fixe, puis après j’étais payé 2 euros le dessin. En tout, je gagnais environ 1000 euros par mois.” 

Pour les freelances, la situation est pire. “Les prix sont trop bas, même si on négocie. Ils mettent aussi trop de temps pour nous payer. On ne peut pas avoir une situation stable”, déplore Dorian Coulon. Une interview à la chaîne YouTube Mont Corvo où ce jeune homme de 22 ans explique avoir touché 250 euros pour animer une scène clef de la dernière saison de L’Attaque des titans a suscité l’indignation mi-février.

“Le salaire est très bas comparé à l’Europe, à cause d’un système mis en place dès les débuts de l’animation au Japon, et qui n’a pas évolué en même temps que les façons de travailler dans l’animation…”, explique Claire Launay. “Ça a découragé pas mal de monde au Japon et ça a ouvert la porte aux étrangers”, souligne Mehdi Aouachaoui. 

Preuve que la question financière reste secondaire par rapport au volet artistique, Claire Launay a récemment quitté 8bit Studio pour Wit Studio. Son salaire est moindre, mais l’ambiance de travail meilleure: “Je fais bien plus d’heures et suis moins bien payée, c’est vrai, mais je m’amuse et m’épanouis beaucoup plus dans ce que je fais. A la différence de 8bit, je parle beaucoup avec les autres animateurs, “enshutsu” (metteur en scène), character designer. Tout le monde est très abordable.”

Pour beaucoup, les conditions de vie, “meilleures” et “moins stressantes” qu’en France, ont motivé leur départ, note Jonathan Hagard, réalisateur franco-indonésien installé à Kyoto depuis huit ans. “Le Japon arrive à la fois à être à la pointe de la technologie et très proche de l’artisanat. C’est un pays où on prend encore le temps de faire les choses et de travailler dans les détails.”

“La meilleure école pour le dessin”

Jonathan Hagard prépare un film, une uchronie inspirée par ses origines indonésiennes dont les images de synthèse sont supervisées par Takuma Sakamoto (Amer Béton). Un projet qu’il n’aurait pu mener nulle part ailleurs. C’est aussi pour assouvir ce genre d’ambition que beaucoup de Français et de Françaises sont partis vivre leur rêve japonais.

“Je me suis rendu compte que l’animation japonaise avait un vrai impact dans la culture et qu’elle se diffusait dans la publicité, dans la mode”, confirme Mehdi Aouachaoui. “J’ai aussi travaillé sur un clip pour Dua Lipa [Physical, NDLR] pour lequel on m’a demandé de la japanimation. Ça m’a poussé à continuer dans cette voie.”

“C’est vraiment rassurant de bosser pour la France, mais beaucoup de projets français sont très classiques. Bosser pour le Japon, c’est un vrai défi”, insiste Vincent Chansard. “On a l’occasion de dessiner des personnages qui requièrent plus de travail et de faire des animations qui demandent un peu plus d’effort sur la chorégraphie.”

Selon Mehdi Aouachaoui, le dessin est “techniquement plus poussé” au Japon qu’en Occident”: “En Occident, on va avoir tendance à simplifier les modèles de façon à pouvoir toujours les bouger de la même manière. Au Japon, on va pouvoir casser ça et déformer les personnages, ce qui donne un côté plus humain, plus réaliste à l’animation.”

“La façon dont sont faits les décors et certaines expressions est plus intéressante”, complète Ken Arto. “Ils ont moins de budget et ils sont obligés de réfléchir plus efficacement à la mise en scène. C’est vraiment la meilleure école pour le dessin.”

“Une expérience folle”

Sur place, chacun commence “douga” (intervalliste) avant de devenir “genga” (animateur clé). Le parcours traditionnel de tout animateur au Japon permet de devenir très rapidement très performant. “J’ai appris la plupart des techniques d’animation sur place. Ça m’a permis aussi d’améliorer ma vitesse”, se réjouit Alexandre Gomes.

Dorian Coulon a appris à animer un corps humain en plongée ou en contre-plongée, tandis que Claire Launay a réussi à dompter sa “bête noire”, les décors. Et chacun a la chance de travailler sur la série à l’origine de sa vocation. Vincent Chansard planche sur l’adaptation de son manga préféré One Piece et sur le film dérivé Red, prévu cet été au Japon.

Claire Launay est animatrice sur Ranking of Kings, bouleversante série dont chaque épisode suscite des milliers de commentaires sur les réseaux sociaux. Ken Arto a participé à Dragon Ball Super: Broly (2018): “C’était une expérience folle. Le San Goku que je dessinais enfant dans mes cahiers, je le dessine à présent de manière professionnelle.” Mehdi Aouachaoui a aussi participé à l’aventure: “Je me disais que j’étais en train d’être payé pour faire ce que je n’avais pas le droit de faire à l’école [primaire]!”

Thomas Romain a quant à lui pu réaliser avec Oban Star Racers une série feuilletonnante, à rebours des épisodes auto-conclusifs que produisaient alors en masse la France. La série est devenue culte: une campagne pour financer une édition blu-ray vient de dépasser les 377.000 euros sur Kickstarter.

Quel avenir dans cette industrie?

Aucun francophone n’a pourtant pu accomplir son rêve de réaliser un long-métrage au Japon, à l’exception de Run, avec Mutafukaz, et de Michael Dudok de Wit, avec La Tortue Rouge. Thomas Romain a commencé chez Satelight la production d’un film à mi-chemin entre la fantasy et le steampunk, mais le projet a été arrêté faute de financement. Savin Yeatman-Eiffel développe depuis plusieurs années avec le célèbre animateur Toshiyuki Inoue (Akira) la fresque Les 2 Reines, sur “l’inexorable montée au pouvoir de deux femmes dans les heures sombres du haut Moyen-Âge”.

Quel avenir peuvent envisager ces Français? Poursuivre dans cette voie pour se perfectionner “autant en dessin qu’en mouvement et vitesse”, précise Alexandre Gomes, qui espère devenir directeur d’animation. Un souhait que partage par Claire Launay et Ken Arto. Mehdi Aouichaoui espère rentrer au Japon et intégrer un studio. Mais pour Thomas Romain, le Japon n’est plus l’Eldorado qu’il était il y a vingt ans. La jeune génération d’animateurs ne devrait pas forcément suivre ses traces:

“Le secteur a bien évolué. La France est elle aussi devenue un leader dans l’animation. On a beaucoup parlé de la série Arcane récemment. Le Japon ne pourrait pas faire une série comme ça. Il y a un talent français unique qui rivalise totalement avec ce qui se fait au Japon. La France a pu dépasser ce que fait le Japon en 3D. Il y a aussi des choses extraordinaires en 2D en France. Si j’avais vingt ans aujourd’hui, je ne suis pas certain que j’aurais envie d’aller au Japon.”